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La lune, le silence et la solitude

"On fermera les Iles de la Madeleine aujourd'hui à 16h" nous annonçait la vice-première ministre Geneviève Guilbault, samedi le 28 mars à 13h. 

 

Etudiante, je travaillais en tourisme l’été. Un jour, un couple d’Américains me demande : "Est-ce que les Cantons de l’Est sont fermés les fins de semaine ?" Je me rappelle encore avoir dû ravaler un fou rire terrible. 

En mars 2020, on ne rit plus. Parce que oui, ça se ferme une région.

Et même douze en même temps. 

Mais un petit archipel au bout du monde  avec 300 kilomètres de frontières en sable blond, au milieu du  golfe du Saint-Laurent, ça se ferme comment ?

À clé et on la jette à la mer ? On dresse des barrages sur les dunes et d’autres dans les ports ? Pas besoin, l’ile du Prince Édouard ne nous accepte plus depuis plusieurs jours. 

Un barrage à l’aéroport de Havre-aux-Maisons ? Pas besoin, Air Canada nous a appris avant Mme Guilbault comment fermer un archipel. On n'a qu’à suspendre les vols à compter du 1er avril. Et le transport postal, et les équipements médicaux, et les urgences? Pascan, la fidèle Pascan sera là avec ses aéronefs de huit places qui atterrissent malgré les plafonds les plus bas, malgré des risques les plus élevés de contagion. Mille mercis.

Mais comment faire pour sortir d’ici avant qu'il ne soit trop tard ? 

Mais sortir pour aller où et pour aller faire quoi ? 

Le monde entier est coupé du monde. 

Mais pourquoi vouloir s’envoler d’ici ? 

Même le magazine National Geographic le souligne  encore cette année; les îles de la Madeleine, c’est le paradis. hiver comme été, l’une des 10 destinations les plus exceptionnelles au monde. Au monde. 

D’après moi, ce paradis se situe entre la lune, le silence et la solitude. 

Juste marcher ici l'hiver, est un voyage en soi. Certains jours, on se croirait même sur la lune, si vous êtes déjà allé sur la lune. Tout est tout blanc, "immaculément" blanc. Autant la route 199 que les petits chemins de travers, autant les dunes que les plages, autant la mer que le large. Il m’arrive souvent de ne pas pouvoir distinguer la ligne d’horizon du début du ciel.

Après la lune,  je dois vous parler du silence et de la solitude; deux mots difficiles à vivre en ville  mais qui deviennent de vrais personnages, à craindre ou à adopter. Selon les saisons.

Prenez le Silence. 

Il fait toujours silence aux Îles. 

Ni klaxons d’impatience ni sirènes d’ambulance, ni rumeur de trafic. 

Le vide. Le bonheur. 

Bon, il y a bien  la symphonie des cornes de brume au port, des conversations des pêcheurs sur les quais, des vents qui crient très fort surtout la nuit et des rafales qui font claquer la mer sur les falaises et craquer les poutres des maisons, parfois à n’en plus pouvoir dormir. (On survit tous à ces bruyantes nuits..) Bon, je vous l’accorde alors, il fait « presque » toujours silence aux Îles en temps de paix.

Et en ces temps de guerre? 

Le silence est désormais plus que partout. 

Puisque partout il n’y a personne.  

Et que personne ne va nulle part. 

Et que personne ne parle à personne. 

Motus et bouche cousue; ni palabres ni murmures. 

Même les rues sont tenues au silence. Irréel paysage. 

Hallucination de se retrouver vivant après un accident nucléaire. 

Le silence prend toute la place.

Il orchestre désormais nos marches en solitaire 

et nos salutations lointaines à nos voisins.

 

Et la Solitude ? 

Les madelinots ne connaissent pas la solitude tellement les liens sont sacrés et quotidiens entre pépé, mémé, les petits-enfants et les parents, les voisins et les commerçants. 

Mais de ce temps-ci, la solitude n’est plus un choix, pour personne. Elle est imposée. Et elle s'impose brusquement et sans répit. De jour comme de nuit. On la voit venir pour les prochains longs mois. Pour sauver une vie, pour sauver des vies. Patiente et tenace, elle finit par entrer dans toutes les maisons, même dans celles des jeunes familles nouvellement retraitées. 

L’ampleur de la solitude peut vous surprendre au moment où vous l'attendez  le moins, comme à l’arrivée d’une amie, les bras chargés de votre épicerie, tout en sourire. Et vous devenez  alors toute émue de ces beaux gestes dont vous n’aviez jamais pensé avoir besoin pour rester en vie. Pour sauver votre vie. Milles mercis.

Pour les moins habitués à la solitude, sachez  tout de même qu’un jour, de peine et de misère oui, on arrive à l’apprivoiser et avec le sourire. Pour de vrai. Et c’est alors qu’elle nous offre généreusement  tout son temps; le temps de respirer, de penser, de flâner, de souffler, de jouer, de faire du ménage, d’être déconcentré, bientôt de jardiner même si on n’y connait rien, de dessiner. Et le temps de tenter d'imaginer ce qu‘il restera de meilleur de cet hiver interminable. 

Après la lune, le silence et la solitude, il y aura un jour un printemps. 

Ne vous ai-je jamais raconté le printemps d’ici quand reviennent les grands hérons bleus glisser devant nos maisons et se déposer dans les lagunes et les baies ?  Quand les oiseaux de rivage recommencent à courir à marée basse et à petits pas sur la ligne d’eau de nos plages ? Quand la mer nous offre ses plus étonnants trésors et que les plages sont gorgées de dollars de sable, de borlicocos et de petits crabes de quelques jours à peine ?

Un jour, vous viendrez vous aussi aux îles et vous comprendrez. Mais il faudra bien vous protéger: les coups de foudre pour les Îles, ça court comme les virus et c'est très contagieux. Et ça fait chavirer même les esprits les plus cartésiens, les urbains les plus avertis.  Il se pourrait même que vous ne repartiez jamais. “Ça s’est déjà vu des centaines de fois.” m’avait dit une voisine madelinienne à mon premier séjour,  le plus sérieusement du monde. “Il y en a même une, que je ne nommerai pas, qui n’est jamais repartie et qui a demandé à sa fille de vider son appartement et d’expédier le tout sur le bateau de la CTMA.  C’est vous dire ! “

Un jour prochain, nous reverrons le printemps, possiblement en juillet, en septembre ou en décembre. 

Je le sais, je l’ai aperçu il y a quelques jours rôdant dans la baie du Havre, alors que la couche de glace fondait et que le soleil faisait grimper les degrés du thermomètre de la Marina.  Le printemps nous observe de loin. Par prudence.

Il se prépare à revenir mais il prend bien son temps. Il calcule très sérieusement la distance de deux mètres à observer autour de lui afin de ne pas être lui-même contaminé et devoir nous décevoir encore. Et devoir s’isoler encore très longtemps.

"Monsieur Legault, 

Vous avez fermé les Iles samedi, le 28 mars à 16h."  Quelle est la date de réouverture des Iles de la Madeleine ? 

Ça n’est pas indiqué dans le Guide Touristique 2020-21.

 

 

*Crédit photo : Maude Jomphe

 

22 comments

  • Quel magnifique texte à lire! Ça la saveur d’une poésie, la douceur des Îles et le parfum de la mer. Merci 🙏 de m’avoir partagé ce moment privilégié.

    Suzanne
  • Magnifique texte Nicole! Doux parfum de printemps .Grosse bise xxx

    Linda Poirier
  • Très intéressant de te lire, car tu décris parfaitement le temps paisible que nous vivons en ce temps de confinement. Il y a quand-même beaucoup de bonheur à savourer tout autour de nous en regardant les Îles dans l’attente d’un été qui craint d’arriver.

    Colette Thériault
  • Ce texte me touche beaucoup , j ai fortement ressenti la même chose , ça ma permit un voyage dans mon enfance à Grande Entrée en. «  pinceaux et acrylique «  .

    Norbert
  • Les magnifiques et uniques Iles-de-la-Madeleine y aller une fois c’est y retourner encore et encore et encore……. pour le charme, la paix, le silence, la chaleur humaine, les artisans talentueux et accueillants, les longues marches dans le sable chaud, la vie simple et tranquille, les surprises aux détours des petits chemins………. À bientôt j’espère !!!!!

    Gisèle Lanoue

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